
Tiya marchait rapidement en direction du lycée, elle voulait arriver le plus vite possible pour prendre place dans son corps d’étudiante. Son lycée se trouvait aux abords d’un lac et d’un parc. Il était composé de trois grands bâtiments en brique. Pendant les heures de cours, les larges baies vitrées de l’établissement lui permettaient de s’échapper mentalement. Elle avait hâte de commencer sa journée par deux heures de philosophie, sa matière préférée.
Tiya arriva vingt minutes avant le début des cours, elle s’assit sur les marches de l’escalier du bâtiment A. La cour du lycée était pleine de ses étudiants. Au loin, elle aperçut la tête brune de Léo, il était identifiable à des kilomètres à la ronde, du haut de son mètre quatre-vingt-dix. Léo faisait partie des cinq plus beaux garçons du lycée, son corps athlétique, sa coupe à la brosse, ses yeux bleus, son sourire ravageur hypnotisaient les filles.
Léo s’avança vers Tiya et l’interpella :
— Tiya, tu me fais quoi là ? Je t’ai envoyé je ne sais pas combien de messages. Pourquoi, tu ne réponds pas ? Il y a un problème ?
— Ce n’était pas le moment Léo, j’avais des choses à régler.
— Mais nous deux ça va ?
— Léo, s’il te plaît laisse-moi.
Sarah les rejoignit et s’immisça dans la conversation :
— Hello, les amoureux, quoi de neuf ?
Aucun son ne sortit de la bouche de Tiya et Léo. Sans mot dire Léo partit. Sarah en profita pour questionner Tiya :
— Que se passe-t-il ? Il y a un problème avec Léo ? Vous vous êtes disputés c’est ça ?
— C’est bon Sarah, pesta Tiya, toute ma vie ne tourne pas autour des garçons !
— Calme-toi, protesta Sarah, je ne t’ai rien fait, tu veux que l’on parle ?
— Parler de quoi Sarah ? Tu ne pourrais pas comprendre. On n’est pas du même monde. Toi, tu fais partie des gens bien nés, dans les bonnes familles. J’avoue, j’adore discuter maquillage avec toi, rire devant nos séries préférées, parler des garçons, envoyer des vidéos sympas, ça me fait du bien. Ces futilités sont pour toi des passe-temps et pour moi une échappatoire. Donc non Sarah, non je ne peux pas te parler, car en ce moment je te hais, pas toi personnellement, mais ce que tu représentes. Laisse-moi s’il te plaît.
Le regard vide, Sarah ne comprit pas les missiles que son amie lui avait adressés. Elle avait pourtant levé le drapeau blanc et ne s’attendait pas à prendre une balle dans le dos.
Cette altercation représentait en tout point l’opposition physique et psychologique des deux amies d’enfance. Sarah était petite et blonde, douce, fleur bleue. Tiya était grande et brune, brute, impulsive.
À la fin de la journée, Tiya se rendit au planning familial à dix kilomètres du lycée. Le docteur André la fit entrer dans son bureau. Tiya s’installa timidement sur la chaise face au grand bureau du médecin.
— Bonjour Tiya, comment vas-tu ? On était censé se voir dans deux mois, que t’arrive-t-il ?
— J’ai un souci… j’ai trois semaines de retard de règles.
— D’accord, tu as eu des problèmes avec ta pilule ?
— Non, je fais très attention Docteur, je ne l’ai jamais oubliée et je l’ai bien prise à heures fixes, je ne comprends pas. J’ai acheté un test de grossesse, mais je voulais le faire ici, je n’ai pas d’autre endroit où le faire.
— Tu as bien fait, on le complétera dans tous les cas par une prise de sang. Tu sais où sont les toilettes, je te laisse faire ton test tranquillement.
Tiya se rendit aux toilettes et respecta les consignes. Les résultats étaient simples à comprendre : si les deux traits apparaissaient, elle était enceinte. Au bout de quelques minutes, Tiya les mains moites, le cœur battant, vit apparaître un trait puis l’autre.

Tiya rentra chez elle et tenta de fermer la porte discrètement, mais sa mère l’interpella :
— Il est dix-neuf heures Tiya ! Il te faut une demi-heure pour aller au lycée, tu finissais à dix-huit heures si je ne me trompe pas ?
— Oui maman, mais je discutai avec les copines sur les possibles sujets de notre bac blanc de lundi prochain. Je suis désolée maman, je n’ai pas vu le temps passer.
— Bon, dépêche-toi de m’aider à mettre la table, ton père va bientôt partir au travail.
— Maman, est-ce que je peux profiter de l’absence de papa ce soir pour travailler avec Sarah sur l’épreuve du bac blanc de philosophie s’il te plaît ? Et ne t’inquiète pas, j’arriverai bien avant le retour de papa demain matin.
Tiya fixa sa mère avec un air de chien battu. Anju accéda à la demande de sa fille. Elle ne voulait pas la priver de ces derniers moments d’insouciance. Parfois, elle se demandait si elle ne lui avait pas laissé trop de liberté avec ses sorties nocturnes. Elle espérait que Tiya aurait la capacité de s’adapter à une vie plus rangée. Anju en avait été capable, pourquoi pas sa fille ? Anju était persuadée qu’elle et son mari avaient fait le bon choix pour Tiya. Ils lui trouveraient un mari capable d’assouvir sa soif intellectuelle, ayant l’esprit ouvert et une bonne situation professionnelle.
Tiya arriva devant la porte chez Léo. Elle sonna, il lui ouvrit la porte et repartit sans un regard s’asseoir sur le canapé du salon. D’entrée, Tiya décida de crever l’abcès :
— Léo, excuse-moi, je suis vraiment désolée, j’ai des soucis avec mes parents et j’ai tout mélangé…
— Tiya, sincèrement, l’interrompit Léo, je commence à en avoir marre de tes petits secrets. On se connaît depuis deux ans. Tu t’es confié à moi sur des sujets importants, mais à chaque fois il faut passer par la case : « non, je ne peux rien de te dire, tu ne peux pas comprendre… ». C’est toi qui dresses une barrière entre nous. Je n’aime pas la personne que tu deviens quand tu es en pleine crise : froide, aigrie, méchante. Tu ne pèses plus tes mots, tu les lances, les projettes, les mitrailles sans réfléchir aux blessures qu’ils provoquent, aux cicatrices qu’ils laisseront, au temps qu’il faudra pour les effacer.
Tiya, les épaules affaissées écoutait Léo. Il continua son monologue :
— Comment as-tu pu t’en prendre à Sarah, elle a toujours été là pour toi. Elle est l’ange gardien de notre couple. Elle nous couvre par rapport à tes parents. Oui, parlons-en de tes parents. J’en ai marre de devoir vivre une relation cachée, combien de temps cela va durer ? Je ne peux jamais venir te chercher, te voir à l’improviste. Il faut attendre que le grand méchant loup : ton père, quitte la maison pour que l’on se voit. Tiya, j’en ai ras le bol d’être dans l’ombre, tu as honte de moi ? Je sais que tu m’avais averti dès le début de notre relation sur ce point, mais là c’est insupportable.
— Encore une fois, je suis désolée Léo. Je sais que je n’ai pas été correcte avec Sarah. Je n’étais pas bien et je m’en suis prise à elle. Elle est tout ce que je ne suis pas et que je voudrais être, j’ai craqué. Je t’aime Léo, ne l’oublie jamais.
Léo la coupa de nouveau :
— C’est exactement cela que je te reproche Tiya, tu me dis « je t’aime » avec une telle distance que j’ai du mal à y croire. Les mots sortent de ta bouche à l’état brut sans une trace d’émotion, laisse-toi aller, pleure, éclate de rire. Arrête d’être dans le contrôle de tes sentiments.
Tiya absorba les reproches de Léo, mais les remparts étaient solides pour qu’elle puisse être affectée. La colère était le seul sentiment qu’elle ne maîtrisait pas, pour le reste elle y arrivait avec aisance. Vivre dans le mensonge avait développé sa capacité d’adaptation à des situations complexes. Elle prit une grande inspiration et décida de mettre fin à cette scène de ménage.
— Léo ce soir je ne dors pas chez toi, je me suis excusée auprès de Sarah, j’irai dormir chez elle. C’est fini nous deux. Mes parents ont décidé qu’il était temps pour moi de me marier. Le grand méchant loup comme tu l’appelles, veut que le gentil chaperon rouge prenne la route de la sagesse.
Tiya n’attendit pas de voir la réaction de Léo, elle prit son sac et repartit aussitôt en claquant la porte. La pluie avait décidé de lui cracher au visage des larmes artificielles, car naturellement aucune goutte n’avait coulé. Les hommes avaient peut-être le contrôle de sa vie, mais pas de ses sentiments. Le dernier mauvais tour qu’un homme lui aura joué était cet enfant qu’elle attendait, elle avait un pour cent de chance de tomber enceinte et c’était tombé sur elle, une épreuve de plus. Mais Tiya considérait que sur ce point, c’est elle qui avait les cartes en main, c’était son corps. Seule, elle avait pris la décision se faire avorter.

La sonnerie du lycée retentit, l’épreuve du bac blanc de philosophie d’une durée de quatre heures commença.
Tiya découvrit les sujets :
- La pluralité des cultures fait-elle obstacle à l’unité du genre humain ?
- Reconnaître ses devoirs, est-ce renoncer à sa liberté ?
- Explications de texte : l’avenir d’une illusion de Sigmund Freud.
Pendant près de dix minutes Tiya hésita entre le premier et le deuxième sujet, finalement elle choisit le deuxième. Elle transforma la question initiale et la transposa en sa réalité : par devoir envers ses parents devait-elle renoncer à sa liberté ?
Tiya commença à rédiger quelques mots, sur son brouillon : devoir, contrainte, liberté, individualisme. Au bout de trois heures trente, elle semblait satisfaite de sa copie. Elle avait bâti un plan solide, ses références littéraires étaient précises : elle cita principalement Kant et Rousseau.
Dans sa première partie, Tiya exposa le devoir en tant que contrainte. Ensuite, elle expliqua que le devoir permettait de fixer le cadre nécessaire pour se sentir libre.
Dans une seconde partie, elle développa les notions de liberté individuelle, liberté d’action. Elle argumenta sur les thématiques du bonheur et de la liberté : peut-on être heureux en étant totalement libre ?
La citation de Périclès « Il n’est point de bonheur sans liberté ni de liberté sans courage » vint achever son travail.
Cette épreuve de philosophie était bien plus qu’un examen pour Tiya. Elle avait compris qu’il lui faudrait du courage pour obtenir sa liberté. Elle devait affronter ses parents. Selon elle, ils seraient capables de l’entendre : ils avaient l’intelligence nécessaire pour évoluer. Elle était enfin prête à mener le combat pour sa liberté. Il ne serait pas facile, néanmoins crucial par amour pour ses parents et pour sa double culture.
Tiya rendit sa copie. Elle se dépêcha de rentrer chez elle, l’épreuve de sa vie l’attendait.
Essoufflée, elle arriva en bas de son bâtiment. Il ne lui manquait plus que trois étages à monter pour faire face à ses parents.
En montant les dernières marches, Tiya y trouva Léo assis.
— Léo, es-tu devenu fou ? Que fais-tu là ? Ma mère et mon père sont dans l’appartement, dit-elle en chuchotant.
Léo se leva, s’approcha de Tiya et lui répondit :
— Non Tiya, tes parents ne rentreront pas ce soir.
— Mais qu’est-ce que tu as fait Léo ? Tu as appelé la police c’est cela ? Je nierai tout ce que je t’ai raconté, ça sera ta parole contre la mienne.
— J’étais sûr que tu réagirais de cette façon Tiya, non je n’ai rien dit sur le fait que tes parents voulaient te marier, bien que ce soit complètement illégal.
Les jambes de Tiya n’arrivaient plus à la porter, elle s’assit sur les marches. Les mains tremblantes, elle baissa la tête. Pour la première fois depuis longtemps, des larmes apparurent sur son visage. Elle avait perdu le contrôle de son corps : son mental de fer avait fondu sous le poids de la réalité.
D’une voix tremblante, Tiya demanda à Léo :
— S’il te plaît Léo, dis-moi ce que tu as fait Léo ?
— J’ai dénoncé tes parents : tu m’avais dit que tes parents tentaient de régulariser leurs situations. J’ai saisi cette occasion ! Puisqu’ils pensent que leurs traditions sont meilleures que les nôtres, puisqu’ils sont persuadés que les gens de chez eux sont parfaits, puisqu’ils n’acceptent pas les règles de leur terre d’asile, il est temps qu’ils rentrent chez eux ! Toi tu es née sur le sol français Tiya, tu ne risques rien. Avec mes parents, on s’est dit que tu pourrais venir vivre avec nous.
Les larmes de Tiya coulaient en abondance, elles rattrapaient le temps perdu. La fatalité avait pris de l’avance sur le chemin de la liberté de Tiya.
Á propos de cette nouvelle
Hello,
Pour la première fois sur mon blog, je vous propose l’un de mes textes. Vous découvrez en cinq épisodes, tous les vendredis, l’histoire de la jeune Tiya.
À l’aube de ses dix-huit ans, Tiya doit choisir entre vivre sa vie sous l’emprise de ses parents ou décider elle-même du chemin qu’elle prendra.
Je vous laisse découvrir la nouvelle et me donner votre avis en commentaire s’il vous plait.
Bonne lecture !
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